Congrès de Fasciathérapie – 9 mars 2025

Dr Agnès Afnaïm

Présentation pour le Congrès de Fasciathérapie – 9 mars 2025

Pourquoi la somato-psycho-pédagogie au cabinet médical pour les victimes de tortures ?

Ce que je vais dire relève de mon expérience de clinicienne pour témoigner de l’intérêt thérapeutique de la fasciathérapie dans un champ extrême de la clinique.

Je suis médecin au centre Primo Levi qui est dévolu exclusivement aux personnes victimes de violence politique et de tortures et dont l’orientation est principalement psychanalytique.

Or j’ai rapidement constaté que justement ces patients avaient perdu leurs paroles singulières. La torture fait taire. Et qui plus est en tant que médecin face à mes patients j’étais démunie : d’un savoir sur la torture, là c’est le patient qui sait, démunie de la possibilité de l’examiner et également de le guérir. Car on ne guérit pas la torture. Et donc pour tenter de les soigner il me restait mon humanité.

Car le soin de ces personnes ne se cantonne pas à traiter des symptômes de stress post traumatique, ou une lombo-sciatique suite aux mauvais traitements mais à soigner la maladie la plus inhumaine, celle infligée par l’homme, mal radical après lequel le monde, dépeuplé de semblables ne sera plus jamais le même.

La torture s’exerce sur le corps et détruit la personne en son entier. Je cherchais donc un soin qui aurait pour point de départ le corps, le toucher du corps, qui prendrait en compte et s’adresserait globalement à la personne, tant à son corps qu’à son psychisme et qui serait aussi humain que la torture est inhumaine.

Au regard de l’intentionnalité destructrice et déshumanisante du bourreau, la chaleur humaine véhiculée par la main Sensible m’apparaissait d’emblée fondamentale pour ces personnes.

Et c’est ainsi que je décidai de me former à la fasciathérapie (que j’ignorais jusqu’alors), auprès des enseignants de l’école Point d’Appui et du Professeur Danis Bois, son fondateur afin d’amener la pratique de cette méthode à mes patients.

D’abord que fait la torture la torture ?

Suite à la dissociation traumatique qui est un mécanisme de survie lors de violences extrêmes, elle laisse une mémoire traumatique très active qui comprenant des reviviscences de scènes de violences vécues, qui sont davantage émotionnelles et sensorielles qu’explicites, une hypervigilance permanente qui les rigidifie dans leur corps avec une perte de flexibilité psychique et physiologique.

De manière durable, la temporalité des victimes est celle du passé violent, qu’elles revivent indéfiniment au détriment de la présence et du présent.
Et cette mémoire émotionnelle est inscrite dans le tréfond du corps, dans les fascias.

Et puis encore, les tortures attentent à des liens multiples, dont la privation restreint la vie de la personne à la survie. Du plus collectif au plus intime: il y a le lien social avec la perte du sentiment d’un monde commun, accrue par le refus de l’état d’accueil d’accorder l’asile politique ce qui maintient la personne au ban de la société humaine.

Il y a les liens interpersonnels défaits par l’impossible confiance en l’autre après les violences humaines intentionnelles, mais aussi la rupture de lien entre la personne et son corps , la rupture de liens perceptifs entre différentes parties du corps, dont résulte la perte du sentiment d’unité, voire d’avoir un corps.  Et encore la perte de liens entre des perceptions et des pensées qui laissent des personnes appauvries, des corps tout juste fonctionnels, déshabités du plaisir de penser.

J’ai découvert : que la fasciathérapie s’adressait et répondait à toutes ces pertes qui demeurent inaccessibles à l’acte médical aussi bien qu’à la psychothérapie par la parole, et que le corps propre de mes patients alors qu’il figure une défroque désinvestie, était un levier thérapeutique.

La proposition de séances de fasciathérapie sur table s’adresse aux patients de ma file active médicale : une centaine de personnes femmes, hommes, enfants nourrissons d’origines et de langues diverses quel que soit leur vécu traumatique, et l’ancienneté des évènements violents. Ce n’est donc pas le patient qui en fait la demande. J’en parle lorsque le sentiment de sécurité me semble installé et que la confiance entre le patient et moi est suffisamment solide. La présence d’un interprète doit être intégrée au dispositif de la séance et peut s’avérer très précieuse. Le nombre moyen de séances est de six.
Trois écueils sont à considérer pour chaque patient et à renouveler à chaque séance :

Le 1er est la possibilité même de pouvoir toucher ces personnes après qu’elles eurent été objets sous la main du bourreau.

Le second est le risque de déclencher une reviviscence en remettant en mouvement une émotion pénible qui accède à la conscience.

Et le 3ᵉ est la dimension très intime de ce toucher qui peut être vécu sur le mode intrusif et persécutif chez des patients que les tortures ont rendus paranoïaques. Il faut trouver des voies de passage et prendre du temps. Et Il arrive que certains patients demeurent intouchables.

Une vigilance particulière doit être constamment présente, à l’affût, d’un bout à l’autre d’une séance et une séance après l’autre, du moindre signe d’anxiété ou de peur perceptible dans la matière afin d’éviter le déclenchement d’une reviviscence, d’autant que ces patients ont peu tendance à s’exprimer verbalement. Alors interrompre la séance mais reprendre ce qui s’est passé pour en dégager du sens et que finalement elle ne soit pas un échec, mais l’occasion d’apprendre est primordiale au regard de l’enjeu de la confiance possible en un autre humain.

Voici ce que j’ai pu constater chez mes patients.

La toute première chose est, contrairement à l’idée reçue que l’on ne peut pas toucher des personnes torturées que les corps que je traitais avaient soif d’être touché avec attention et bienveillance.

En quelques séances survient une amélioration de leur état général. L’emballement du système neurovégétatif se calme ainsi que la production de neuromédiateurs du stress ce qui a tendance à calmer l’hypervigilance, les symptômes du SSPT, et la mémoire traumatique.
Des douleurs séquellaires de tortures physiques sont soulagées, la vitalité est meilleure chez ces personnes épuisées.

Mais les actions et effets de la spp s’adressent plus particulièrement à des effets dévastateurs propres à la violence politique.
Déjà ; l’intention qui prélude à la séance, de toucher un être entier prend tout son sens quand il s’agit de soigner les effets de dissociation traumatique.

Au fil de la séance, grâce aux points d’appui successifs et au retour de mouvement interne dans les tissus jadis figés par l’effroi, la matière se malléabilise redevient chaleureuse, le patient se ressent, il se sent bien enfin.
Dans une région du corps, siège de sévices répétés, le retour d’une conscience perceptive la sort de l’oubli et la rend le de nouveau présente en lui pour lui.

Face à l’écrasement que produit le psychotraumatisme retrouver le goût de soi est très touchant et bénéfique pour une personne exilée d’elle-même et de sa vie, pourvu qu’elle sache que ce n’est pas moi qui produis ce vécu-là mais son propre corps.

L’apparition d’un psycho tonus chez ces personnes qui ne peuvent plus rien encaisser physiquement et psychiquement apaise l’alerte permanente de l’hypervigilance. Les reviviscences cessent de les submerger, ils sont davantage en capacité de faire face aux exigences du quotidien.

Après l’extrême abandon vécu lors des tortures, l’écoute de la demande silencieuse du corps de mon patient rompt son isolement profond. C’est une expérience intime, d’une présence indéfectible, d’un autre secourable. Et petit à petit de séance en séance la confiance possible aussi bien en l’autre qui touche qu’en soi peut revenir.

Sachant le nombre de patients déboutés du droit d’asile, privés de droits l’accordage somato-psychique, socle de l’identité corporéisée amène une chose essentielle au sens premier; il existe un lieu sur terre où ils sont légitimes en deçà du droit des états et de leurs iniquités: leur corps, qu’ils peuvent à nouveau nommer mon corps dans une présence incarnée à soi et au monde.

Dans l’expérience commune partagée qu’est la séance, la radicale différence des situations des deux protagonistes : le médecin parisien la victime exilée disparait. Leur plus grand dénominateur commun: leur corps Sensible, en coprésence, sans prédominance, au sein de la réciprocité actuante, restaure une égalité, au regard de l’humanité détruite par le bourreau.

L’action thérapeutique a aussi un effet direct sur les structures anatomiques que l’on traite : la main percevante rend compte de lésions invisibles sur les radios en même temps que le geste les régule. Pour la majorité de ces personnes, le récit de demande d’asile n’a pas été cru par l’État français, ici est enfin reconnue la véracité de leur souffrance face au démenti médical qui la niait, ce qui en soi est une souffrance supplémentaire.

Le soulagement de douleurs jusqu’alors immuables instille de la temporalité, opportunité de quitter la fixité du temps traumatique, en inscrivant l’actualité d’un présent au regard d’un passé douloureux dans lequel s’entremêlaient la douleur physique et le vécu émotionnel des violences. C’est la globalité somato-psychique de l’impact traumatique d’un évènement qui est concernée par ce geste, ce qui est une spécificité de cette thérapie.

En voici un exemple

Ce jeune homme acceptait les séances qui l’apaisaient mais n’avait guère accès aux perceptions de son corps. Un jour il se plaint une douleur terrible au cou. Séquelle de suspensions en prison. Au début de la séance il ne supporte pas mes mains dans cette région. Elles s’en éloignent. J’y reviens plus tard quand le mouvement est lancé dans son corps. Il supporte mieux, je peux travailler et sentir qu’une zone dense et dure à l’endroit douloureux cède doucement. J’y reviens une nouvelle fois en fin de séance et cette fois c’est l’ambiance affective et émotionnelle qui change ; au retrait et à la peur que je percevais jusqu’alors fait suite une douceur tranquille et lénifiante. Mes mains demeurent là. Je remarque : vous voyez ? maintenant c’est un endroit où l’on se sent bien et dont on n’a même pas envie de partir. Là il acquiesce d’une manière nouvelle; il ressent cet apaisement à la fois physique et psychique. Il a vécu cet instant assez incroyable où le lieu de la torture dans son corps s’est transformé en lieu dégageant de la sérénité. Depuis, la douleur s’est nettement atténuée elle est plus banale et moins angoissante, il ne s’en plaint plus. Et désormais en lui là où régnait la douleur et l’effroi il éprouve des sensations et des perceptions inédites qui alimentent et renouvellent son rapport à lui-même.

Mais généralement c’est une séance après l’autre, grâce au mouvement interne qui pénètre et anime progressivement la matière, tout en protégeant d’un débordement émotionnel que la valence des émotions traumatiques se dilue, ce qui favorise l’intégration des vécus violents dans la mémoire biographique tandis que la mémoire traumatique s’allège.

Le point d’appui recèle en soi un pouvoir thérapeutique, grâce à l’unification du somatique et du psychique. Il ancre de nouveau la présence des patients dans l’ici et maintenant de ce qui est en train de se dérouler dans leur corps, et fait front aux reviviscences qui ont tendance à les capter et les ramener dans les scènes traumatiques. Progressivement, moins envahis par les reviviscences leur grande labilité attentionnelle s’amende leurs fonctions cognitives s’améliorent, ils peuvent plus facilement apprendre la langue du pays d’accueil, faire des études .

Et à chaque changement au décours d’un point d’appui : c’est la personne qui a accepté et son corps qui a produit le changement, quand bien même elle n’en a pas conscience. En ce sens le patient qui avait été écrasé sous la main du bourreau commence à redevenir sujet.

Rejoindre mon patient dans ce lieu intime du Sensible, qui n’a pas capitulé sous la torture et qu’il aperçoive le plus grand que soi en soi, es une expérience fondatrice qui détrône l’hégémonie du traumatisme.

Le guidage verbal de l’attention sur ce qui se donne chemin faisant, dans le territoire du corps amène à la conscience des sensations, des perceptions inconnues, riches. Ces nouvelles informations ouvrent à de tout autres vécus apportant de la nouveauté, de la diversité et des nuances là où tout était figé.

Enfin parfois il est arrivé qu’une séance unique ait un effet considérable qui a permis au patient de quitter d’un seul tenant l’impérialisme du traumatisme et de renouer avec sa vie. C’est la puissance thérapeutique d’une parole articulée, émanant de l’expérience perceptive du corps sensible, dans l’immédiateté du vécu partagé entre le thérapeute et le patient allié à la détente corporelle et psychique et émotionnelle.

Depuis six ans ce patient voyait chaque semaine un psychanalyste. Rien, dans sa présentation, son mutisme, sa posture, identique à celle qu’il avait durant des années de détention dans les geôles syriennes, n’avait changé. Ni sa souffrance n’avait bougé, des douleurs terribles au niveau de la charnière lombosacrée. Son désir d’aide et de soulagement lui ont fait accepter une séance de spp immédiatement, bien que je sois une femme. A son terme la région douloureuse était de nouveau mouvante et vivante comme le reste de son corps. Et je dis simplement en accompagnant mes mots d’un geste évocateur ‘tout à l’heure dans votre dos c’était verrouillé, maintenant c’est fermé. Quand une porte est verrouillée il n’y a pas d’échappatoire possible, quand elle est fermée on peut toujours l’ouvrir’. Je le revis quatre mois plus tard méconnaissable. Il n’avait plus mal il n’avait plus honte il était enfin sorti de sa chambre-cellule et avait repris son rôle de père. La rencontre avec le Sensible et les 3 paroles que son corps m’a transmis lui ont permis d’ouvrir la porte de la geôle verrouillée, derrière laquelle il vivait reclus depuis des années, dans l’attente insue d’une main secourable, d’un ‘Nebenmensh’.

Pour conclure la somato-psychopédagogie est une approche thérapeutique qui a aussi un intérêt non plus dans l’après coup mais en temps de guerre. En effet le Dr Oleh Beryusik responsable du service de psychiatrie du grand hôpital de Lviv suite aux rencontres avec le centre Primo Levi et aux séances que j’ai pu proposer à ses collaborateurs, souhaiterait qu’une école de fasciathérapie et somato-psychopédagogie voit le jour en Ukraine pour contribuer à soigner les soldats blessés au front et des personnes torturées qui reviennent de détention.